Les ennemis de la pensée (1)

11/03/2022

En préambule, je précise que je voulais n'écrire sur ce thème qu'un seul et unique texte. Mais à bien y réfléchir, il y a matière à non pas deux mais trois textes concernant la manière dont la pensée est malmenée à longueur d'interventions des trois (mais ils pouvaient très bien n'être que deux, quatre, voire plus) personnes que je vais évoquer ici afin d'illustrer mon propos. Mais vous devez avant tout comprendre que je me place ici d'un point de vue exclusivement philosophique, dans le cadre stricte de la néo-epistemoï dont je me fais le promoteur. Je m'explique : ceux (et celles) que j'appelle "les ennemis de la pensée" constituent à la fois un corps armé de redoutables sophistes chevronnés et de leur auditoire (passif ou actif) mais aussi des individualités qui justement n'ont comme seul intérêt leur individualisme, ou orthodoxie devrais-je plutôt dire, "face", "contre", ou "en dépits" de la doxa commune dans les sujets dont ils se disent (et pour beaucoup sont) spécialistes. Aussi, qu'aurait été un Didier Raoult sans BFMTV ou LCI ? Que serait un Fabrice Divisio sans Cyril Hanouna ou un Idriss Aberkane sans sa communauté et les médias qui l'ont encensé. A vrai dire pas grand chose. Même, disons-le clairement : rien, d'un point de vue médiatique entendons-nous bien. Il est par conséquent plus judicieux de diviser les trois têtes de ce Géryon médiatique (ceux qui parlent, ceux qui tendent le micro et ceux qui écoutent) que de n'en considérer qu'un seul, par essence, moins complet.

cela posé, il est temps d'en venir au fond du problème.

Pour commencer, cette première ligne d'ennemis de la pensée sont, quoiqu'on en dise, bel et bien des penseurs, d'aucuns nommeraient intellectuels, et comme tout un chacun ils débarquent avec leurs biais, qui, une personnalité, des convictions, voire leur humeur au moment de prendre la parole, ce qui va à l'encontre de toute démarche scientifique quelque peu sérieuse ; un sérieux qu'ils doivent toutefois maintenir coûte que coûte afin de satisfaire aux desiderata de la méthode scientifique. Le problème n'est donc pas qu'ils soient dénués de pensées, bien au contraire, mais bien plus que cette dernière traverse le crible de ces biais, ou d'autres qui naissent de l'union dysfonctionnelle de ces trois acteurs, ce qui a pour conséquence de réduire, par simplification, téléologie ou polarisation, le propos qui se veut neutre et pertinent. En effet, en grossissant les points cruciaux de leurs analyses, en satisfaisant aux canons télévisuels ou digitaux, voilà qu'ils en abandonnent sciemment la finesse, oubliant de fait les nuances qui sied à l'étude de tel ou tel domaine d'études, aussi pointu qu'il fut. Sciemment parce qu'ils savent très bien que depuis l'avènement des réseaux sociaux ils mettront bien plus la lumière sur eux en réduisant des objets qu'il faut souvent manipuler avec le plus grand soin, et souvent dans les officines d'où toute science sort. Et avec eux leur discipline répètent-ils à l'envie, ostensiblement, sans doute convaincus d'en faire effectivement l'apologie. Pour avoir cherchés au choix à leur plaire, les satisfaire ou les flatter, leurs auditeurs qui eux n'ont pas fait les études nécessaires à la complexité du sujet seront pourtant devenus, du jour au lendemain, des spécialistes de ceci ou de cela, passant dans la foulée leurs diplômes TPMP, Youtube ou Cnews qu'ils obtiendront haut la main devant le jury de la Twitter University. Mais je reviendrai sur ces derniers dans le troisième texte.

Le cas Raoult est emblématique de cette problématique. Le "bonhomme" est passé de pointure scientifique totalement inconnue à vedette incontournable des plateaux télé par des citations bien senties. En quelques outrances et traits d'humeurs, ce spécialiste en virologie qui a d'ailleurs à son actif bon nombre de découvertes dans cet (encore) obscur domaine de la recherche fondamentale a surgi, est devenu le "client" préféré des médias et favori des journalistes qui, non content de se voir remettre à leur place (celle de "simple et imbécile" brandisseurs de micro) par celui qui aurait bien mieux fait de garder ces nombreux biais de par vers lui, en redemandaient encore et encore, jusqu'à s'en lasser finalement. Du pur masochisme "audimatoire" me direz-vous et vous auriez raison. Du fond de son œuvre scientifique, qu'en reste-t-il ? Nada ! Sauf bien sûr de sa fascination aveugle en l'hydroxy-chloroquine. De ces phrases malheureuses. ? Hélas, bien davantage. Car c'est effectivement ce qu'en gardent les troisièmes lurons de notre triptyque infernal, réduisant à leur tour les incantations douteuses de leur prophète. On est très loin de l'exercice hautement plus intéressant de vulgarisation cherchant bien plus à raconter et expliquer plutôt qu'à asséner, à coup d'envolées régurgitatoires, autant de "conjectures" intimes. Depuis, la tempête Raoult est passée, et le voici cependant rattrapé par les violentes bourrasques des comptes-à-rendre aux pairs de sa discipline qu'il aura, par son attitude désinvolte et agressive, bien éreintée.

Le cas Aberkane me semble plus complexe parce qu'il met en jeu d'autres biais, dont celui de l'imposteur, un soupçon de fraude et un travail journalistique laissant quelque peu à désirer. Ce n'est d'ailleurs pas étonnant qu'il soit venu à la rescousse de notre premier trublion en publiant sur les réseaux sociaux une vidéo toute à sa gloire intitulée "Les 18 mensonges contre Didier Raoult". 18. Pas un de plus. C'est Aberkane qui tient (ou règle) ici les comptes. Mais revenons à l'auteur lui-même. Un temps chouchou des médias dit "sérieux", faisant la couverture de magazines mainstream comme Le Point ou la tournée de plateaux télé, l'essayiste et conférencier Idriss Aberkane s'est longtemps drapé dans un rôle de "penseur de la pensée des penseurs", validant ceci et ostracisant cela, revenant ostensiblement sur son parcours universitaire "sans tâche" pour justifier de la pertinence de ces points de vue qui n'en restent pas moins parfaitement spéculatifs, usant volontiers d'arguments d'autorité pour crédibiliser son propos. Maître en rhétorique comme se doivent de l'être les sophistes de cette stature, il peut parfois sembler difficile de remettre en cause les assertions qu'il assène du haut de sa chaire virtuelle ; en tout cas, difficile pour les "humbles" journalistes qui ne font, par nature, que poser des questions auxquelles il est (trop?) heureux de répondre. Mais il en va tout autrement des spécialistes de ces mêmes domaines dont il prétend justement révolutionner l'approche épistémique comme les neurosciences ou le biomimétisme. 

Aussi, quand il se voit contredit par d'autres, il se défend en retournant ostensiblement la charge de la preuve, comme dans l'affaire dite de "la  Conjoncture de Syracuse" qu'il prétend avoir résolu, et ce, après quasi 100 années d'intenses recherches. Qu'importe ce que disent plusieurs dizaines de savants diplômés sur tel ou tel sujet, (ici les mathématiques) Idriss Aberkane prétendra avoir de fait raison et se sera au tout un chacun de prouver que non, passant dès lors pour un incompris persécuté qui se réfugiera derrière sa communauté hyper-active pour appuyer ses affirmations. Pas très scientifique comme méthode. Autant dire que les savants ont autres choses à faire que d'infirmer les conclusions de tous les zazous avec un tant soit peu de jugeote ou d'ambition ! Le temps de s'y essayer et le rouleau médiatique aura effectué son travail de canonisation profane. A ce sujet, cette histoire rappelle par bien des aspects "l'affaire Bogdanov" qui, de passionnés surdoués mais sans reconnaissance sont devenus, pour beaucoup, des "faussaires" en quête absolue de celle-ci.  Malgré leur pilonnage en règle de son objectivité, la science dominante demeure pour ces hussards l'Alpha et l'Oméga de leur frustration. Toutefois, compte-tenu des grosses ficelles rhétoriques qu'Aberkane emploie pour imposer ses conclusions, nombreux parmi les scientifiques ne voient en celles-ci qu'un vent que pourraient soulever quelques moulins télévangélistes. Car, en effet, une solide communauté de dévots, aussi bien fantômes derrière leur écrans que fantoches dans leurs argumentaires, louant à volonté l'auto-proclamé prophète neuro-systématique (terme qu'il appréciait j'en suis certain) des réseaux sociaux, a plus de voix au chapitre que la parole élaborée de savants faisant davantage autorité et qui n'ont eu nul besoin de "gonfler" leur CV pour être accepter (et compris) de leurs pairs. Sans doute est-ce la raison de sa conversion définitive au streaming rémunéré où viennent l'écouter, telle l'ouaille à son église, ses nombreux partisans. Youtube est devenue la vitrine officielle de la galaxie Aberkane (conférences, cours, coaching...) grâce à laquelle il continue à toucher un grand nombre de ces derniers, poussant parfois certains parmi les plus farouches (ou naïfs) à agir inconséquemment, sans aucun doute le plus grave dans cette affaire. Mais attention ! La censure youtubesque veille et le petit ange des neurosciences sait qu'il marche sur des braises épistémiques que viennent régulièrement raviver de violentes bourrasques. A tout cela est venue s'ajouter une enquête des autorités fiscales sur sa gestion à minima maladroite (un comble pour quelqu'un qui pense être un génie), au pire parfaitement malhonnête de sociétés diverses et variées qui pourraient bien cacher quelque malversation et prises illégales d’intérêts (pour plus de détails, voir la vidéo ci-après).

Et en ce qui concerne sieur Divizio maintenant, on ne peut effectivement suspecter quelques malversations que ce soit. L'individu parait bien malgré lui plus candide qu'agissant pour d'obscures forces, bien qu'il soit devenu un membre éminent de la sphère Antivax, au même titre que nos deux premiers hères. Cependant, la véhémence qu'il met pour défendre ses convictions (il est avant tout avocat), quand elle ne vient pas tout bonnement contredire la pertinence à priori de ses propos, parfois de bon sens, ne joue assurément pas en sa faveur. Il ne faut pas moins qu'un plateau télé comme celui du triste sire Hanouna, pape défroqué des audiences d'un réseau au mains d'un sinistre oligarque breton, pour contenir tant de hargne, mauvaise fois et de vergogne par l'élévation de véritables monceaux d'opprobres quotidiennement répandues sur la place publique. Et c'est néanmoins pour cette raison qu'il est reçu régulièrement dans ses émissions, gesticulant pareil à un pantin répondant benoîtement aux manipulations de son marionnettiste. Que dire du fond de son propos, bien malin celui qui pourra le dire. Il faut avouer que quand le vent souffle trop fort, j'ai tendance à ne penser qu'à ma casquette. (Je vous laisse vous faire votre propre opinion)

Et c'est en cela que j'estime que ces individus, et tant d'autres qui ont fait flores en ces temps de pandémie (et maintenant le conflit russo-ukrainien) sont des ennemis de la pensée. Spécialistes le jour, agitateurs (a minima) derrière un micro ou papillons éperdus dans la lueur d'une caméra, ces "experts" (pour reprendre le terme journalistique) jouent une bien funeste partition en pensant élever leurs auditoires tout en abaissant ainsi leurs nobles disciplines, pariant sur la présupposée bêtise de ceux qu'ils prétendent ainsi servir mais qu'ils desservent avant tout. Parce que, finalement, en abaissant ainsi la crédibilité de leurs disciplines, c'est non seulement la science, mais surtout le pilier même de celle-ci, la vérité scientifique, qu'ils abattent dans l'esprit de personnes qui ne sont, rappelons-le, pas des spécialistes mais qui ne demandent qu'à être initiés. Dès lors, s'il devient possible de remettre en cause de telles vérités de la bouche même de ceux qui sont sensés la porter, c'est la réalité qu'on affaiblit, notre propre réel. De tels comportements "borderlines" contribuent donc à la survenance de contre-vérités, peuvent conduire au relativisme, puis aux faits alternatifs, et donc, en bout de processus, au révisionnisme, au complotisme et à toutes ces nombreuses dérives, car en science comme en toute chose, si "tout" n'est pas vrai, alors "tout" est faux. 

Et pendant ce temps, le train passe et les annonceurs profitent de la distraction des téléspectateurs pour distribuer leurs bons soins. Mais à quel prix tout ce battage ? Et pire, les premières victimes ne sont peut-être pas celles auxquelles l'on pense en premier lieu. (A suivre)

J.O.E


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