Le plus beau voyage de ma vie

03/03/2026

Prologue de l'ouvrage "L'épistémologie est un voyage solitaire" (en création)

Il ne m'aura fallut pas moins qu'un long séjour en Grèce pour combler le vide de ces trois dernières années. Ô, l'aurais-je tant attendu. Ô, combien l'ai-je souhaité ce voyage qui trouve sa réalisation dans le confins du présent chaos de mon existence. Car, bien que ce périple en solitaire fut construit étape après étape, pierre après pierre, à la fois tour élevé(e) à partir d'un plan minutieusement établi, ce dernier explosa bel et bien du simple impératif d'aléas climatiques cependant saisonniers, pareille à l'obscure métaphore que reflétait l'état actuel de ma vie ; état auquel, comme à mon habitude, j'allais répondre par un subtil mélange d'imagination, d'adaptations soudaines et de conseils avisées obtenus d'un ange gardien me veillant de loin. Aussi, c'est pareil à Ulysse que je suivis le vent plus favorable, plus continental, d'un chemin de traverse totalement improvisé. Je me retrouvai et ce, à ma plus grande surprise, à des kilomètres de l'image que je m'étais fait de ma (re)découverte du territoire hellène. 

Donc, me voici débarquant à Ioannina (Janina), la capitale de l’Épire. Je découvrais une cité pleine de charme et de vie pleine, si chaleureuse malgré la présence de son lac sur lequel glissait un hiver cuisant. J'y pris un temps mes aises, me remettant ainsi du frimât qui me cueillit dès ma descente du bateau à Igouminitza, ce petit port de l'ouest où de débarquai quelques jours plus tôt en une bien charmante compagnie. 

Dans la ville réfrigérée aux accents orientaux qui venaient l'épicer, je fis de si belles rencontres et de si belles découvertes que de deux journées d'étape, mon séjour allait en compter cinq, ajustant mon séjour aux délices de la cité lacustre. De ces quelques rencontres, il me reste des amis. Des découvertes : un tas de souvenirs. Entre visites à la grandiose citadelle de roche sombre, édifice tour à tour, grec, byzantin puis ottoman échoué-là par les tempêtes de l'histoire, du tombeau du non-moins célèbre Ali Pacha que les amateurs d'Alexandre Dumas connaissent bien pour avoir croisé son nom dans les pages du "Comte de Monte-Cristo", et des promenades le long de ce large bassin aux eaux sombres, profond et glacial, j'arpentai les nombreuses tavernes que la place avait à m'offrir, certes pour m'y réfugier parfois, mais y entrant souvent par l'envie de m'y abreuver de boissons locales et des mets goûteux les accompagnant systématiquement.     

Photo de Ioannina

Puis, comme poussé par les caprices d'Eole qu'il me prit parfois l'envie de maudire, je quittai Ioannina et ces merveilles ottomanes pour m'enfoncer toujours plus à l'est. Ma route allait alors traverser la régions que l'on appelle Les Météores, un ensemble rocheux exceptionnel qui s'offrent aux voyageurs aventureux et avides de sensations fortes et de tranquillité d'âme. 

J'y déposai mon barda et partis tout de go à leur découverte malgré l'heure tardive et le froid intense, à la recherche du point de vue qui me permettrait d'embrasser toute la région d'un seul regard sous le coucher d'un soleil timide. Le tour effectué, j'attendis la matinée suivante pour me lancer à l'attaque des énormes excroissances rocheuses qui depuis la veille provoquaient mon envie d'en franchir les arêtes. L'objectif était d'atteindre le plus grand nombre de sanctuaires monastiques nichés, pour la plupart, aux sommets des plus hautes structures géologiques, un véritable challenge pour le marcheur en solitaire que je suis devenu à force de voyages au long-cours. En trois jours, j'en découvris cinq sur les sept que permettait une promenade agréable mais néanmoins sportive, un nombre bien suffisant pour découvrir le grandiose de cette région pleine de mystère lithique, remontant pour certain à la formation du monde, et d'initiations à une spiritualité multiséculaire, dépassant largement le cadre local d'un christianisme monacal et triomphant. 

Durant mon périple, j'y croisais quelques voyageurs, tentés eux aussi par la pieuse aventure d'une recherche de soi plus méditative qu'il n'y parait et qui entraînait inévitablement cette quête au-delà de nos capacités physiques naturelles, passant pour le coup pour une recherche d'ordre métaphysique, à proprement parlé "au-delà du physique", question posée face à soi-même comme aux rocs majestueux qui défient ici-bas toute imagination.          

Photos de Météores

Quitter Kalambaka se révèla à la fois un déchirement et une satisfaction. La région m'avait certes fascinée en tout point mais aussi éreintée. Je devais penser à la poursuite de mon voyage. Aussi, je descendis en direction de Trikala, ville-capitale cosmopolite de Thessalie, à la fois pour m'y reposer et sortir de mes méditations, à grandes rasades de Ouzu et d'amuse-bouches divers et variés. Et où pouvait-on mieux trouver cette paix du corps, après celle de l'âme que me procurèrent Les Météores, que dans la ville où serait né Asclépios, le dieu de la Médecine, connu pour être le "père spirituel" du célèbre médecin Hyppocrate à qui l'on doit le sermon éponyme. C'est d'ailleurs à Asclépios que Socrate dédia ces ultimes et absconses paroles, et j'avais, pour ma part, quelques quémandes à formuler à cette puissante figure divine dans lesquelles il sera question d'un tout autre volatile, symbole celui-ci de renaissance et de cicatrisation. 

Le médicament prescris dès 22 heure du soir a eu comme effet de me soigner de toute mes afflictions, m'allégeant aussi bien l'âme que les os endoloris au moment où j'en avais le plus besoin. C'est ainsi que les plaies les plus profondes parviennent parfois à se refermer. L'Ouzu, agissant sur moi à l'instar d'un pharmakon coulant dans les eaux du Léthé, petite rivière qui, selon la tradition, passait non loin de là, aura eu raison de mes ressentiments les plus nocifs et persistants. Son feu me libéra pour de bon, ravivant à la fois mes envies et ma créativité. Le voyage comme curation commençait à faire son effet, et les raisons de son entreprise commençaient à se perdre dans les brumes du passé.

Je restais deux jours entiers à Trikala, le temps de visiter les vestiges du fort byzantin de Trikki, l'un des anciens patronymes de la cité qui en connue des dizaines, une forteresse autrefois puissante dont les jardins verdissant sous le froid soleil de l'hiver m'apportèrent paix et réconfort après deux semaines d'intenses émotions et de plaisirs incommensurables. 

Puis, nouvellement équipé de la lance du désir et du casque de la sagesse que j'acquis en parcourant les nuits de Trikala, je sautai d'une capitale l'autre, reprenant mon chemin, qui pour l'occasion se révéla lui aussi de fer, pour piquer tel le phénix droit en direction du sud, rejoignant Athènes et ces centaines de splendeurs antiques qui plaisent tant aux touristes. Mais ce n'étaient pas nécessairement ces dernières qui m'attiraient le plus. Du moins, le croyais-je.

Photos de Trikala

La première émotion qui m'étreint à mon arrivée à Athènes fut l'excitation. Je ne tenais plus sur mon siège, me tordant littéralement pour parvenir à apercevoir la mythique Acropole, merveilleux trésor posé sur sa colline dorée. Et bien que le soleil était au rendez-vous, aucun des rayons mordorés de la célèbre structure n'auront réussi à me parvenir. Il me faudra donc encore patienter avant de voir les colonnes propolées jaillirent de leur gangue de terre, m'invitant dès lors à pénétrer ce glorieux domaine des dieux.

Dès ma sortie de la gare, je fus surpris par la densité de la circulation, le bruit des moteurs des nombreux deux-roues et des taxis attendant-là qu'on les sollicite puis happé par la foule d'anonymes qui partout déambulaient. Malgré l'aspect labyrinthique du lacis de rues, je trouvais rapidement mon auberge et après les banalités d'usage, quittai derechef ma chambre pour prendre la direction de l'esplanade flanquée au pieds de la colline, le rendez-vous de tous les touristes rejoins par la population locale attirée par le "m'as-tu-vu" du lieu. Et même si l'heure tardive interdisait tout accès du monument, je voulais à tout prix la voir, l'admirer au moment où elle se vêtirait de son habit de lumière dans lequel elle passera la nuit et dont les vagues de chaleur submergeront mon cœur jusqu'à atteindre sa température d'ébullition. 

Dès que mes yeux se posèrent sur le joyau d'Athènes, je compris que mes larmes mouraient elles-aussi d'envie d'assister au spectacle, parsemant mon regard d'éclats d'étoiles magnifiant ainsi cet instant qui restera à jamais unique. L'émotion qui m'étreint à ce moment fut un bonheur sans nom, une joie sans aucune mesure, "à hauteur dieux" de mon humble point-de-vue de mortel. J'avais devant les yeux l'objet d'un désir que j'avais secrètement mais résolument convoité. Si longtemps attendu, voire espéré. Pourtant je l'ignorai jusqu'à ce que mon cœur explose littéralement sous la coup de l'émotion. Dans mon esprit, l'univers n'était alors constitué que de la magnificience acropolique et de moi, minuscule mais géant, lui faisant face. N'y tenant plus malgré l'horaire, j'exécutais pieusement un tour complet du site, plongeant dans le bouillon de rues touristiques jusqu'à emprunter des voies moins fréquentées et nettement plus sombres, les yeux invariablement rivés sur la parapets dorés comme accrochés au pinceau d'un phare trouant la nuit, rêvant déjà au moment où j'en gravirais une à une les terrasses. Mais pour l'heure, il me fallait rejoindre mon hôtel pour y passer une nuit dont je connaissais dès lors le contenu. 

Toutefois, j'ignorais encore que ce facétieux Éole m'avait une fois de plus réservé l'une de ces surprises dont il fut si souvent coutumier depuis le premier jour où j'ai posé les pieds sur ces terres d'élection. C'est en effet Boré que le dieu du vent choisit de convoquer pour me jouer son bien vilain tour, arrivant comme de coutume avec l'Aurore, le nom de sa grand-mère, à l'heure où justement échouent les étoiles. 

Ainsi, la neige avait fini par recouvrir la ville et c'est un manteau de quelques centimètres qui cueillit les habitants au réveil, bloquant les transports et vidant les rues avec obstination. Athènes avait bien sur déjà connu la neige mais quand cela arrivait, c'était toujours un événement. Décidément, Éole continuait à se jouer de moi, car la neige contraint les autorités à restreindre l'accès des monuments et je dus me résoudre de passer une journée entière à l'abri des murs de ma chambre d'hôtel. A l'extérieur, Boré soufflait à plein poumons, faisant frémir les plus téméraires, et les trottoirs étaient devenus sous son influence de véritables patinoires. Il était donc plus sage de patienter bien sagement que les conditions s'améliorent. Ce qui fut effectivement le cas dès le lendemain où le soleil réveilla mon ardeur et que je pus enfin satisfaire mon goût de la visite. 

Nulle part ne demeuraient les effets des chutes neigeuses de la veille et la ville avait été rendu à ses activités quotidiennes. Et bien que le ciel menaça à nouveau de s'effondrer sur moi, je pris en direction de la célèbre attraction. Toutefois, le site demeura clos un jour de plus, pour des raisons de sécurité. Aussi, je changeai d'objectif pour suivre un petit sentier au cœur d'un bosquet et gagnai le lieu auquel il me fallait à tout pris rendre un pieu hommage : la prison de Socrate se trouvant sous la colline de Philoppapou. Je regardai les piteuses grilles avec dévotion et émotion, imaginant le vieux philosophe recevoir ces partisans dans ce lieu dépourvu de charme, austère au plus haut point, semblable pour ma part au traitement que les autorités d'alors (ou d'aujourd'hui pour être tout à fait honnête) ont réservé à la philosophie. Je restais là à regarder les portes de fer un long moment, laissant mes idées divaguer et réfléchir à mon projet fou de réconcilier à travers le temps et l'espace Socrate et Nietzsche qui fait l'objet de mon livre (et de mon voyage en Grèce). Mais nous y sommes pas encore. Pour l'heure, j'ai une autre montagne à gravir, et non des moindres.

Photos d'Athènes

Le lendemain, je gagnai l'entrée de l'Acropole et payai dûment mon ticket, ravi d'accéder enfin au sacro-saint temple de tous mes fantasmes. J'y grimpai avec enthousiasme, trop heureux de fouler l'esplanade où la démocratie vit le jour sous le patronage d'Athéna qui en inventa, selon la tradition, les fondements lors du procès d'Oreste contre les Erinyes. Un tirage au sort devait en définir l'issue et la paix et la stabilité se substitua à la grande colère des déesses de la vengeance après cela. 

Comme en rappel de ce terrible évènement, le ciel décida brutalement d'apporter sa contribution à ma diligente visite. Du vent jusqu'alors glacial jaillit des trombes neigeuses qui recouvrit le parterre tout autour. Je redoutai alors que l'on fermasse le monument, évacuant les quelques visiteurs en les privant de ces merveilles qu'ils auront eu tout juste le temps d'approcher, pour peu qu'on le puisse vraiment. Mais Ouranos se montra clément et la bourrasque cessa aussi promptement qu'elle avait frappé, juste assez longtemps pour assister au phénomène climatique qui aura eu la bonne idée de subvenir durant ma visite des vestiges de la glorieuse haute-cité. Un rare spectacle parait-il auquel il me fut dès lors permis d'assister. Je pris ce prodige comme un cadeau d'Athéna à mon endroit, reconnaissante de mon obséquieuse visite en sa demeure, malgré une fois de plus un vent glacial. 

Je restais à Athènes plus longuement que prévu, ajoutant quatre où cinq jours à mon planning initial. Je cherchais à tout connaitre de la capitale hellène et de ses habitants. Je profitais de sa vie nocturne, saisissant chaque occasion pour être au plus près du souffle de la première respiration démocratique de l'histoire du monde. Le cri d'un nouveau-né certes imparfait, mais meilleur que tous les autres, comme l'affirmait Sir Churchill. 

Je voulais par ailleurs ressentir la moiteur des nuits athéniennes et plonger dans ses secrets interlopes, de telle sorte à faire couler des oliviers d'Athéna l'huile qui agirait sur moi comme autant de fontaines de jouvence dont seul Poséidon en connaissait la sombre magie, faisant courir jusqu'au bout de la nuit autant de chevaux saillants et infatigables. C'est d'ailleurs avec l'énergie d'un pareil équipage que je m'embarquerais vers ma prochaine destination : Corinthe,  La cité du Roi Sisiphe, de la Sorcière Médée et des plus anciens temples de Grèce. Ravalant ma frustration, je promis néanmoins de revenir fouler le célèbre parvis du trésor d'Athènes sous des cieux plus cléments.        

Photos d'Athènes

Corinthe a été une véritable découverte et autant le dire tout de suite, un véritable coup-de-coeur tellement elle me surpris. Evidemment, je connaissais certains des plus fameux mythes qui trouvaient leurs origines le long de sa côte dorée mais en arpentant ses rues, le mobilier urbain rappelait aux visiteurs l'histoire de cette glorieuse cité, du destin tragique de Médée au tremblement de terre qui obligea la ville à se reconstruire intégralement. 

Dès mon arrivée je compris qu'il était impossible de parler au singulier de la concurrente antique d'Athènes. Corinthe est en effet une ville bicéphale, une cité-Janus dont l'un des visages est résolument tourné vers l'avenir, vers la jeunesse et la vie qui lui est attachée, tandis que le second, plus glorieux et austère se recroqueville dans sa gangue de roche de feu et de sang, croulant sous le poids de sa propre histoire et de ses légendes dont on extrait toujours autant de souvenirs. La Corinthe où je débarquais ne partageait pas le même point sur la carte que la cité de toutes les mythologies. 

A la suite du séisme qui la ravagea, la ville, ou plutôt ce qu'il en restait, fut déplacée et reconstruite, profitant pour l'occasion du percement du canal qui allait permettre aux navires de franchir l'Isthme de Corinthe, un triangle parfait de terre qui sépare la mer Ionienne, par le Golfe de Corinthe, à la mer Égée, ouvrant sa voie maritime sur Athènes qui apparaissait au loin en temps clair. Au prix d'une marche sportive mais qui demeure agréable, il est possible de rejoindre l'antique cité au coeur de tant de contes et ses vestiges qui auront résisté au tremblements de terre successifs à la pointe sud de l'Isthme en longeant obstinément le-dit canal, suivant en esprit le parcours que les Grecs anciens empruntaient avec leurs bateaux qu'ils poussait tout aussi obstinément sur la terre ferme. Cette promenade vous entraînera au petit port d'Isthma, une petite ville typiquement grecque qui prêta son nom à tout les isthmes du monde.   

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