Data Drama
Les NTIC sont sur un petit nuage, pourrait-on affirmer au sortir du reportage que la chaîne ARTE a diffusé cette semaine. Cependant, on ne peut s'empêcher de penser ce nuage comme un sombre présage. Pire, l'expression vaporeuse et lourde en conséquences de notre société actuelle. Plus qu'un nuage, un reflet de notre folie commune, de nos besoins délétères, nos pulsions dévastatrices. En effet, ce qui ressort de ce portrait à charge des nouvelles technologies de l'information et de la communication, les fameuses NTIC, c'est la totale inconséquence que leurs usages produisent sur le monde et sur l'environnement. Sans pour autant oublier leurs conséquences sociales, anthropologiques, politiques que parvient à instiller le reportage.
Car de nuage, il n'y en a pas. C'est au contraire une pluie de météores qui s'abat sur le monde, ici représenter par la créature de Frankenstein, le programme s'intitulant d'ailleurs "Frankestream", un pluie mortelle s'effondrant partout, n'épargnant rien ni personne. Et les chiffres sont accablants : d'abord portion congrue dans les années 90, la puissance de ces technologies n'ont fait qu'augmenter durant les deux dernières décennies pour atteindre le pic actuel d'une pollution qui égale presque celle de l'automobile, lui disputant bientôt le titre de premier pollueur de la planète. Dans l'intervalle, elles ont depuis quelques années dépassées celle de l'aviation ou du fret maritime. Et pourtant, comme le rappelle le reportage, nous n'en voyons rien, nous, principaux utilisateurs et usagers, aveuglés par le marketing des géants de la tech.
C'est par la lorgnette du "stream" que le reportage d'ARTE aborde la problématique qu'induisent les NTIC, de ses balbutiements à son explosion actuelle avec les grands acteurs actuels du streaming. De l'invention du Mp3 à la 5G, il scande son récit des ravages que chaque technologie produit sur la planète : comportements sociaux (frénésie acheteuse, relations lointaines aux dépends des proches, insatisfaction, impatience...), influences politiques et impacts économiques, pollution par les exploitations des "terre-rares", mésusage des déchets consécutifs à nos envies soudains de changements ou de nos nécessités mythologiques matraquées par la pub, sociales ou technologiques, etc. C'est par un tout autre angle, dans la 3ème partie de mon essai "Le canevas de l'information", écrit il y a plus de trois ans, que je parviens aux mêmes funestes et inchangées conclusions. Passant pour ma part par l'analogie de l'Odyssée en lieu et place de la création de Mary Shelley, j'écris : "Des études rendent effectivement compte de la réalité de l'architecture labyrinthique de l'internet mondial, surtout motivées par le fait de considérer l'impact sur l'environnement de ce vaste réseau souterrain et du développement de son usage toujours plus gigantesque. L'internet a si bien réussi à dissimuler la technique qui se cache derrière les écrans de nos ordinateurs et de nos mobiles, (des milliers de kilomètres de câbles qui traversent les océans - il en existe actuellement 162, des centaines de centrales électrique entièrement dévolues, des millions de tonnes de béton pour construire les data-centers, etc.) que personne, longtemps, ne se souci(e) de cette caractéristique physique très importante, voire cruciale, surtout quand on sait que nous ne cesserons plus jamais de l'utiliser, le développant toujours plus durant les décennies qui viennent. Les ingénieurs réévaluent constamment le poids total de l'énorme quantité d'informations que les réseaux numériques transportent à travers le monde chaque jour. Or, comme toute l'information est contenue et transportée par des électrons, des particules messagères si ridiculement minuscules, la quantité de data que traverse l'internet ne peut pas excéder 50 grammes soit, à peu près le poids d'une fraise pour un homme, ou à proportions égales, celui d'un homme pour un Cyclope engloutissant tout. Mais, en réalité, l'internet est un nuage massif, menaçant, qui loin de flotter au-dessus de nos têtes que nous inclinons sous le poids de notre soif d'information, pèse davantage comme de lourds rochers nous bloquant la sortie."
Le reportage est moins avare en chiffres, agrémenté de graphes, tout en alignant commentaires et images déconstruites. Mais derrière ce dispositif amusant, il fait état de cette réalité, celle que tous "cherchent" à ignorer, à mettre de côté, convaincant en peu de mots ce que je dénonce depuis si longtemps dans mes différents ouvrages, et ce, dans l'indifférence générale. Sans doute réussit-il là ou j'échoue, allant à l'essentiel là où ma diatribe se contente hélas de décrier, en nommant les responsables, les docteurs Frankenstein que produit sans cesse notre société hantée par son bien-être absolu, en mettant le doigt sur notre responsabilité collective, concernant notre passivité civilisationnelle et nos activités consommatrices comme autant de créatures échappées à notre contrôle. C'est tout l'impact dont est capable un reportage télévisuel par rapport à un paragraphe perdu au milieu d'un livre.
Car, in fine, c'est bien de cela dont parle cette production, de cette simplicité qui nous donne tout rapidement, expressément, nous parvenant sans trop d'efforts et dans le confort de notre poche ) portée de main, une création du visuel plutôt q'une construction de l'esprit. Le reportage sous-tend de façon détourné (en tout cas c'est comme ça que je le perçois par l'angle de la néo-épistémé) que nous restons fascinés par les images, éblouis par le mouvement venant frapper notre rétine, et que la course qu'il fallait gagner était celle de pouvoir accéder à une somme de connaissances illimitées et facile d'accès afin de satisfaire un besoin lui aussi illimité inscrit au plus profond de nous, une soif inextinguible d'informations pour laquelle nous sommes prêts à payer le prix fort, celui de notre existence même. L'être humain est un animal social, soit, un animal créatif, en effet, mais il est surtout et par-dessus tout un animal perclus de curiosité, de mythes et de contes qu'il doit atteindre le plus efficacement afin de pouvoir se gaver d'informations toujours neuves. Autant dire, un Tonneau des Danaïdes qui nous envoie directement dans le mur. Le pire étant que, bien que nous le sachions pertinemment (construction de l'esprit...), nous l'ignorons, baissant les yeux vers le clignotement de nos smartphones flambant neuf tournant en 5G ( ...versus création du visuel). Je termine : "le smartphone est responsable de bien des maux de nos civilisations, comme l'induction à une consommation excessive de biens et services tenus pour essentiels, la modification de notre rythme journalier par le recours d'applications d'optimisation du temps, de nos déplacements, et de notre gestion du temps personnel et professionnel (les deux critères étant de plus en plus assemblés par l'entremise de ces appareils et de leurs usages répétés amplifiée par la nécessité du télétravail durant la pandémie), transformant les durées laissées creuses en immédiatetés et en impatiences, puis en frustration devant l'estomac à jamais inassouvi liée à la géolocalisation illusoire de nos proximités que permettent ces appareils [...]" (Le canevas de l'information, 3ème partie.)
Voici la vidéo en question. Petite philosophie quant à son usage : regardez là en wifi et non en 5 ou 4G ; vous pouvez grâce à Youtube réduire sa résolution, elle demeurera pertinente ; au mieux regardez-là directement sur le site ARTE.TV, cela demandera un petit effort de recherche mais le jeu en vaut la chandelle, je vous assure ; partagez-là, il faut que l'information circule, pas que nous nous en gavions.
